
Sud Ouest-Rossel : un rachat qui intervient après plusieurs années de pertes et de restructurations


Le Groupe Sud Ouest est entré en négociations exclusives avec le groupe belge Rossel. L’opération pourrait être finalisée d’ici la fin de l’année. Si les deux groupes mettent en avant un projet industriel et des valeurs communes, cette perspective intervient alors que la société éditrice du quotidien Sud Ouest connaît plusieurs exercices déficitaires et que son futur propriétaire potentiel a déjà conduit d’importantes restructurations dans plusieurs de ses journaux.
Le rapprochement annoncé ce jeudi 3 septembre pourrait profondément modifier le paysage de la presse régionale française. La famille Lemoîne, qui détient environ 80 % du Groupe Sud Ouest, est entrée en négociations exclusives avec le groupe belge Rossel, déjà propriétaire en France de plusieurs titres, dont La Voix du Nord, Le Courrier picard et L’Union-L’Ardennais.
Les deux groupes présentent l’opération comme un projet de développement. Leur éventuel rapprochement ferait naître un ensemble réalisant plus de 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec une présence dans plusieurs grandes régions françaises. Les représentants de Sud Ouest comme ceux de Rossel insistent notamment sur les investissements technologiques et la mutualisation des moyens.
Mais derrière cette annonce se trouve une réalité économique qu’il convient de distinguer : le Groupe Sud Ouest dans son ensemble est rentable, tandis que la société éditrice du quotidien, la SAPESO, reste confrontée à des pertes.
Plusieurs exercices dans le rouge pour la société éditrice
Le rapport de performance extra-financière du Groupe Sud Ouest indique que la SAPESO a connu un exercice déficitaire en 2022, avant une nouvelle dégradation de sa situation en 2023. Le groupe expliquait alors cette évolution notamment par l’augmentation du coût de l’énergie et des matières premières, mais aussi par le recul des revenus liés au journal papier.
En 2023, le déficit de la société éditrice atteignait environ 3,7 millions d’euros, selon les chiffres présentés au moment de la mise en place d’un plan de sauvegarde de l’emploi. La direction expliquait alors vouloir rétablir durablement les comptes de la SAPESO.
Les comptes 2024 montrent que les difficultés ne sont pas résolues. La SAPESO a enregistré cette année-là une perte nette de 12,97 millions d’euros. Le résultat d’exploitation était négatif de 3,16 millions d’euros et le résultat courant avant impôts de 3,54 millions d’euros. La perte nette est toutefois fortement alourdie par un résultat exceptionnel négatif de plus de 9,4 millions d’euros.
Cette précision est importante : il serait donc inexact d’affirmer que le quotidien est chaque année en perte de près de 13 millions d’euros. Ce chiffre correspond au résultat net 2024 et comprend des éléments exceptionnels. En revanche, les résultats d’exploitation et les exercices précédents confirment l’existence de difficultés économiques récurrentes au sein de la société éditrice.
Le Groupe Sud Ouest, lui, dispose de plusieurs activités qui dépassent le seul journal papier. En 2024, il affichait globalement 180 millions d’euros de chiffre d’affaires et 10 millions d’euros de bénéfice, selon les données rapportées par Le Monde.
Des économies déjà engagées avant l’arrivée éventuelle de Rossel
Ces difficultés ont déjà entraîné plusieurs mesures de réduction des coûts. En 2023, le Groupe Sud Ouest indiquait avoir notamment réduit la pagination, le recours à l’intérim et certaines dépenses de promotion.
En 2024, un plan concernant les effectifs avait été annoncé. Il prévoyait initialement jusqu’à 118 suppressions de postes. Le quotidien a finalement enregistré 81 départs cette année-là. Un nouveau dispositif prévoit désormais une cinquantaine de départs volontaires ou de non-remplacements à l’horizon 2028.
Le quotidien Sud Ouest compte aujourd’hui environ 700 salariés, dont 230 journalistes, et sa diffusion s’établissait à 164 000 exemplaires quotidiens en 2025 selon les chiffres de l’ACPM/OJD cités par l’AFP.
Le précédent de La Voix du Nord
C’est dans ce contexte que le nom de Rossel suscite des interrogations chez certains salariés.
Il existe en effet des précédents documentés dans les entreprises de presse contrôlées par le groupe belge. Le cas le plus connu est celui de La Voix du Nord.
En 2017, la direction du quotidien avait présenté un projet prévoyant jusqu’à 178 suppressions de postes sur 710 salariés. Après négociations, le plan s’était finalement traduit par 132 suppressions de postes. Les syndicats avaient vivement contesté l’ampleur du projet, soulignant notamment que le journal était alors bénéficiaire.
Cinq ans plus tard, en 2022, un nouveau projet de restructuration à La Voix du Nord prévoyait environ 100 suppressions de postes sur un effectif de près de 600 salariés, selon les informations rapportées à l’époque par la CCFI. Les organisations syndicales avaient dénoncé un plan particulièrement sévère et évoqué notamment des réorganisations de services et des regroupements d’éditions.
Ces épisodes ne permettent pas, à eux seuls, de prédire les décisions qui seront prises à Sud Ouest. Ils constituent néanmoins des précédents permettant de mesurer le type de restructurations que Rossel a déjà conduit dans certains médias de son périmètre.
« Nous sommes à l’os », s’inquiètent les représentants des journalistes
À Sud Ouest, les représentants du personnel ont accueilli l’annonce avec prudence.
Un représentant du SNJ a notamment demandé un gel des suppressions de postes et appelé le futur actionnaire à réinvestir dans les effectifs journalistiques. Les représentants des journalistes estiment que les rédactions ont déjà été réduites au fil des années.
La direction actuelle ne fait toutefois état, à ce stade, d’aucun projet de suppression de postes lié au rapprochement. Olivier Cotinat, PDG du Groupe Sud Ouest, estime qu’il n’existe pas de doublon géographique évident entre les deux groupes et indique ne pas disposer actuellement d’éléments permettant d’annoncer de nouvelles suppressions d’emplois.
Cette position devra être confrontée au projet qui sera présenté aux représentants du personnel. Ceux-ci doivent être consultés avant toute conclusion définitive de l’opération.
Un changement d’actionnaire sous surveillance
Le dossier est donc loin d’être uniquement financier. Il pose également la question de l’emploi, de l’organisation des rédactions et du maintien du maillage local.
Pour Rossel, l’opération doit permettre de franchir un nouveau cap en France. Pour Sud Ouest, elle intervient après plusieurs années de difficultés pour la société éditrice et plusieurs plans d’économies.
Les précédents de La Voix du Nord montrent que Rossel a déjà accompagné certaines reprises ou phases de transformation par des réductions d’effectifs importantes. Ils ne permettent pas d’affirmer qu’un scénario identique se produira à Sud Ouest, mais ils expliquent les inquiétudes exprimées aujourd’hui par les salariés.
La réponse à cette question appartient désormais aux négociations et aux prochaines étapes de la procédure. Les deux groupes espèrent conclure l’opération d’ici la fin de 2026.
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